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INVOCATION VERS ORPHEE (extrait)
Telle poésie écrite un jour me semblait venir du
fond très adorable de moi-même, mais la relisant
aujourd'hui, elle n'est qu'une ridicule ineptie. Le jour même
où je l'écrivais, quelqu'un l'aurait-il découverte,
j'aurais eu honte de ma bêtise -comme on a honte d'être
surpris à chanter seul- à cause de son trop de beauté,
car ce chef-d'œuvre qui ne fut beau pour moi que l'espace
d'un moment, ce chef-d'œuvre qui eut communiqué à
quiconque le don des larmes n'était pas fait pour le grand
jour; sa beauté demandait le secret. C'était encore
ce motif sonore qui ne devenait plainte d'hiver ou râle
de loup qu'à certaines heures.
Souvent tel tableau qui me semblait médiocre lorsque je
le faisais, le retrouvant au soir tombant après l'avoir
oublié, ou sous un angle sous lequel je le distinguais
mal, devenait profond et mystérieux. Souvent tel autre
tableau qui me semblait d'abord fort émouvant, devenait
horrible ou neutre.
Ce qui me fit penser que l'état fugitif de l'esprit contemplatif
du créateur devait avoir un rôle important dans la
valeur des œuvres d'art, que des chefs-d'œuvre ne se
prolongeaient qu'un instant et que d'autres aussi duraient peut-être
trop longtemps par erreur à cause d'une aberration de voyeur
ou de fabricant.
Il me semblait alors qu'il était possible de voir une merveille
dans une œuvre médiocre à la condition suffisante
que notre esprit s'en éprenne, et possible de se croire
un très grand artiste, de ne jamais se voir que dans l'enthousiasme;
possible de goûter les joies des grands créateurs
et de n'avoir même pas de talent.
(...)
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